Depuis près de deux semaines, les universités du Sénégal sont paralysées par une grève généralisée. Les étudiants réclament leurs bourses, et les autorités semblent faire comme si elles ne comprenaient pas réellement l’enjeu. Pourtant, cette situation n’a rien de nouveau. Elle est connue, vécue et documentée depuis des années. Ce qui se passe aujourd’hui n’est que la continuité d’un problème jamais résolu, et que la mémoire collective semble vouloir effacer.
Je me sens directement concerné, parce qu’en 2019, lorsque j’étais responsable des Masters à la FASEG, je faisais partie du collectif des étudiants engagé dans le combat pour le paiement des bourses d’accompagnement. À l’époque, notre lutte n’était ni politique ni partisane. Elle était sociale, académique et humaine. Nous voulions uniquement permettre aux étudiants d’étudier dignement. Les retards chroniques du calendrier universitaire étaient tels que les cours de Master 2, qui auraient dû commencer en octobre, démarraient parfois en juillet. Certains restaient près de sept mois sans cours alors qu’ils avaient validé leur Master 1, sans être responsables de ce retard. Ils n’étaient ni redoublants ni négligents. Ce n’était pas l’étudiant qui répétait l’année, c’était l’année universitaire elle-même qui répétait.
Face à cette réalité, l’État avait pris une mesure de bon sens, une année de bourse pour le Master 1, deux années de bourse pour le Master 2 afin d’accompagner l’étudiant pendant toute la durée réelle des études. Et par la suite, sous l’impulsion du ministre Mary Teuw Niane, une bourse d’accompagnement de six mois avait été instaurée pour permettre aux étudiants de terminer leur mémoire dans des conditions acceptables. Ce n’était pas un privilège, ce n’était pas un geste pour “faire plaisir aux étudiants” ; c’était une réponse logique à une situation structurelle. Quiconque en doute peut interroger les dossiers de l’époque ou simplement demander au ministre Mary Teuw Niane lui-même, aujourd’hui parmi les autorités.
Voilà pourquoi la décision actuelle de supprimer les deux années de bourse en Master 2, et de faire disparaître la bourse d’accompagnement, est incompréhensible et profondément injuste. Les autorités ne peuvent pas supprimer l’accompagnement sans avoir auparavant stabilisé le calendrier universitaire. Tant que l’université n’a pas réglé définitivement le retard des années, c’est l’étudiant qui supporte les conséquences d’un dysfonctionnement dont il n’est absolument pas responsable.
Ce qui me fait le plus mal, c’est de constater que certains étudiants qui avaient mené ce combat avec moi, qui avaient bloqué l’université avec nous pour faire respecter les droits, soutiennent aujourd’hui sans hésitation les autorités qui sont en train de supprimer ces mêmes acquis. Et cela, uniquement parce que le contexte politique a changé. À notre époque, nous ne nous battions pas pour un camp, pour une idéologie ou pour une personnalité. Nous nous battions pour la dignité de l’étudiant sénégalais. Aujourd’hui encore, les étudiants ne demandent pas un traitement de faveur, ils demandent seulement de pouvoir poursuivre leurs études sans tomber dans la précarité.
Deux options cohérentes existent soit l’État règle définitivement le problème des retards académiques, soit il continue d’accompagner les étudiants jusqu’à ce que le calendrier universitaire soit totalement stabilisé. Tout le reste est contradiction, incohérence et injustice sociale. On ne peut pas demander aux étudiants d’être performants, disciplinés, assidus et compétitifs, tout en leur retirant les moyens minimums qui permettent de le faire.
Je le dis sans polémique, mais avec responsabilité : quand un pays refuse d’accompagner ses étudiants, c’est qu’il commence déjà à hypothéquer son avenir. La vie est aujourd’hui plus dure qu’hier. La précarité étudiante est aujourd’hui plus marquée qu’hier. Si hier nous nous étions mobilisés pour que les étudiants soient accompagnés, personne n’a le droit aujourd’hui de faire semblant d’oublier d’où l’on vient et pour quoi l’on s’est battus.
Les étudiants ne demandent pas des privilèges. Ils demandent le droit fondamental d’apprendre, de terminer leur formation et de construire leur avenir. Et cela, un pays responsable ne doit jamais le négliger.




