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Contribution – De la démission de la pensée : Quand l’intellectuel se fait courtisan (par Talla Sylla)

Il est des moments dans l’histoire d’une Nation où le débat public exige de ses intellectuels une lucidité à l’épreuve des passions. La noblesse de l’écrivain ou de l’essayiste réside dans sa capacité à éclairer la République, à défendre les principes universels et à se tenir à bonne distance des fanatismes partisans. Julien Benda appelait « la trahison des clercs » cet instant tragique où le penseur déserte la vérité objective pour se faire l’avocat d’une faction.
À la lecture de la récente sortie médiatique de Boubacar Boris Diop, force est de constater que la pensée critique a cédé la place à la dévotion aveugle. Sous couvert d’analyse politique, l’intellectuel s’est mué en greffier d’un camp, livrant un récit manichéen où l’admiration béate pour un homme tient lieu de boussole républicaine. Il convient, au nom de la vérité et de l’exigence démocratique, de déconstruire cette dangereuse dérive.

  1. Le mépris du suffrage universel et le mythe du vassal

Le péché intellectuel le plus grave de cette sortie réside dans la lecture biaisée de la légitimité du pouvoir. Boubacar Boris Diop affirme sans trembler que le « péché originel » du Président Bassirou Diomaye Faye serait « le geste seigneurial de Sonko demandant aux Sénégalais de voter pour lui ».
Cette affirmation est une insulte directe au peuple sénégalais. La République n’est pas une cour féodale où les mandats se transmettent par des gestes seigneuriaux. La totalité appartient au peuple souverain, et à lui seul. Ce sont plus de 54 % des électeurs qui, dans le secret de l’isoloir, ont conféré au Président de la République sa légitimité constitutionnelle. Vouloir réduire le Chef de l’État à un obligé, sommé de rendre des comptes non pas à la Nation mais à un « bienfaiteur », c’est théoriser la vassalité institutionnelle. Un intellectuel digne de ce nom devrait être le premier rempart contre cette confiscation de la souveraineté populaire.

  1. L’aveuglement partisan érigé en méthode

La partialité de l’analyse atteint des sommets lorsque l’auteur tente d’expliquer l’exercice normal de l’État par le prisme de la fragilité psychologique. Que le Président de la République use de ses prérogatives constitutionnelles pour nommer aux emplois civils et militaires devient, sous la plume de Boris Diop, une « obsession pour le protocole » destinée à compenser un « déficit manifeste de légitimité ».
Pire encore, toute prise d’indépendance de l’Exécutif est immédiatement criminalisée. Puisque le Président refuse de se soumettre aux diktats d’un appareil partisan, il serait nécessairement « capturé par le système », voire une aubaine pour la « Françafrique ». À l’inverse, son ex-Premier ministre est absous de toute responsabilité dans la crise actuelle et magnifié comme une « chance exceptionnelle pour le Sénégal ».
Lorsque la pensée se réduit à la canonisation d’un acteur et à la diabolisation systématique de l’autre, elle cesse d’être une analyse pour devenir de la propagande. La République mérite mieux qu’un roman où les rôles du traître et du messie sont distribués d’avance au mépris des faits.

  1. Le ressentiment comme boussole diplomatique

L’étroitesse de cette vision transparaît également dans la question du rayonnement international du Sénégal. L’essayiste se vante d’avoir signé une pétition contre la candidature de Macky Sall au poste de Secrétaire général de l’ONU, balayant d’un revers de main le soutien diplomatique apporté par l’actuel Chef de l’État.
C’est ignorer superbement ce qu’est l’impérialité de l’État. La grandeur d’une Nation se mesure à sa capacité à transcender ses clivages internes lorsque son drapeau peut flotter au sommet du monde. Soutenir un compatriote pour une charge internationale inédite pour l’Afrique n’efface en rien les exigences de justice et de reddition des comptes sur le plan interne. Mais vouloir saborder la diplomatie de son propre pays au nom d’une rancune inextinguible, c’est préférer la satisfaction éphémère de la vengeance à l’intérêt supérieur du Sénégal éternel. Le véritable courage intellectuel, c’est l’appel au dépassement, non l’entretien des haines rancies.

  1. Pour une véritable hygiène institutionnelle

Boubacar Boris Diop feint de s’alarmer de l’état de notre démocratie, mais il cautionne silencieusement les pires dérives dès lors qu’elles servent son camp. Il trouve des vertus aux révisions constitutionnelles portées à la hussarde et justifie les bravades permanentes contre les institutions.
Pourtant, la véritable menace qui pèse aujourd’hui sur notre pays n’est pas le prétendu « comportement d’un président en fin de règne », mais bien la volonté assumée de subordonner la loi, la justice et la morale républicaine aux appétits d’un seul homme et de sa faction.
La politique n’est pas une affaire d’idolâtrie. Notre boussole doit rester l’hygiène institutionnelle : le respect scrupuleux des textes, la séparation effective des pouvoirs et la défense intransigeante du peuple comme unique arbitre.
Il est grand temps que nos intellectuels redescendent des tribunes partisanes pour retrouver le chemin de la rigueur. Le Sénégal ne se construira ni sur des postures, ni sur des prophéties de chaos, mais sur la solidité de ses institutions et la lucidité de ses citoyens. Ne donnons le monopole de la pensée à personne ; gardons la totalité de notre esprit critique pour la République.

Talla SYLLA

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