De Dakar à l’intérieur du pays, la présence chinoise dans le commerce ne cesse de s’étendre. Dans les quartiers populaires comme dans les centres-villes, des enseignes tenues par des commerçants chinois proposent électroménager, téléphones, luminaires, matériaux de construction ou encore articles ménagers à des prix défiant toute concurrence.
En quelques années, ces acteurs se sont imposés comme des maillons clés de la distribution. Leur force ? Des circuits d’approvisionnement directs, des volumes importants et des marges réduites. Pour les consommateurs, c’est l’assurance de produits accessibles. Pour une partie des commerçants sénégalais, c’est une pression permanente.
Des détaillants locaux dénoncent une compétition déséquilibrée. Ils évoquent des capacités financières supérieures, une meilleure intégration logistique et, parfois, un flou sur certaines pratiques commerciales. Résultat : dans plusieurs segments – quincaillerie, plastiques, gadgets électroniques – les acteurs traditionnels peinent à suivre.
Mais la réalité est plus nuancée. La présence chinoise ne se limite pas aux boutiques. Elle s’inscrit dans un partenariat économique plus large entre le Sénégal et la Chine, matérialisé par des investissements dans les infrastructures, les routes, les stades et les bâtiments publics.
La Chine figure aujourd’hui parmi les premiers partenaires commerciaux du Sénégal, tant en matière d’importations que de financement de projets structurants. Cette relation s’est renforcée depuis le rétablissement des relations diplomatiques entre Dakar et Pékin en 2005.
Pour les autorités, l’enjeu est d’attirer les capitaux et de stimuler l’activité économique. Pour les entrepreneurs locaux, la question est celle de la compétitivité et de la protection du tissu national.
La percée chinoise pose une équation délicate : comment profiter de l’accessibilité des produits et des investissements étrangers tout en soutenant la production locale et la transformation industrielle ?
À l’heure où le Sénégal affiche ses ambitions industrielles et son agenda de souveraineté économique, la présence chinoise dans le commerce devient un révélateur : celui des forces et des fragilités d’un marché en pleine mutation.
« Nos marges ont fondu » : le cri d’alerte d’un commerçant sénégalais »
Assis derrière son comptoir dans une quincaillerie du centre-ville de Dakar, Abdoulaye Seck., commerçant depuis plus de quinze ans, ne cache pas son inquiétude.
« Avant, on vendait bien. Les clients venaient chez nous pour les ustensiles, les lampes, les petits appareils. Aujourd’hui, ils comparent les prix et vont directement dans les boutiques chinoises », confie-t-il.
Selon lui, la différence se joue principalement sur les prix. « Nous, on passe par des grossistes locaux. Eux, ils importent directement en grande quantité. Forcément, ils peuvent casser les prix. Nous, si on s’aligne, on travaille à perte. »
Abdoulaye explique que ses marges ont considérablement diminué ces dernières années. « On vend plus difficilement, et quand on vend, le bénéfice est très faible. Certains collègues ont déjà fermé. »
Pour autant, il ne réclame pas la fermeture des commerces étrangers. « La concurrence fait partie du commerce. Mais il faut que les règles soient les mêmes pour tout le monde. On a besoin d’un accompagnement, de facilités d’accès au crédit, d’une vraie politique pour protéger le commerce local. »
Entre résignation et détermination, ce commerçant estime que l’avenir dépendra de la capacité des acteurs sénégalais à se moderniser. « Si on ne s’adapte pas, on va disparaître. Mais on ne peut pas le faire seuls. »
« Nous répondons à une demande » : la défense d’un commerçant chinois »
Dans sa boutique bien achalandée marché Petersen au centre-ville de Dakar, Li Wei* nom d’emprunt, installé au Sénégal depuis quinze ans, se dit surpris par les critiques.
« Nous ne sommes pas venus pour prendre la place de quelqu’un. Nous répondons à une demande. Les clients cherchent des produits abordables, et nous faisons en sorte de leur proposer des prix compétitifs », explique-t-il calmement.
Selon lui, la clé réside dans l’organisation. « Nous travaillons avec des fournisseurs directs et commandons en grande quantité. Cela réduit les coûts. C’est une question de logistique et de volume. »
Li Wei assure également que son commerce emploie des travailleurs sénégalais. « Nous payons des salaires, nous louons des magasins, nous payons des taxes. Nous faisons partie de l’économie locale. »
Face aux accusations de concurrence déloyale, il préfère parler d’adaptation. « Le marché change partout dans le monde. Il faut innover, proposer autre chose, se différencier. La concurrence peut aussi pousser à s’améliorer. »
Pour lui, la présence chinoise au Sénégal s’inscrit dans une dynamique plus large de coopération économique entre les deux pays. « Nous sommes ici pour travailler, pas pour créer des problèmes. »




