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Le Code รฉlectoral nโ€™est pas une loi ordinaire. Il constitue lโ€™ossature du jeu dรฉmocratique, le
socle sur lequel repose la compรฉtition politique et, au-delร , la confiance des citoyens dans les institutions. Au Sรฉnรฉgal, sa construction sโ€™est historiquement appuyรฉe sur un principe cardinal: le consensus entre les acteurs politiques. Ce principe, loin dโ€™รชtre une simple pratique, a รฉtรฉ expressรฉment consacrรฉ par le juge constitutionnel comme une condition du bon fonctionnement
du processus dรฉmocratique.
Dans son avis du 1er octobre 2024 relative ร  la lettre confidentielle nยฐ547/PR/CAB/MDC/SAN
du 30 Septembre 2024, le Conseil constitutionnel rappelle clairement que certaines modalitรฉs du processus รฉlectoral doivent รชtre รฉtablies ยซ sous rรฉserve dโ€™un large consensus entre les partis politiques, les coalitions de partis politiques et les entitรฉs regroupant des personnes indรฉpendantes ยป qui font partie du processus รฉlectoral.
Cette affirmation confรจre au consensus une portรฉe normative dรฉterminante, en lien avec les exigences constitutionnelles de pluralisme et de participation dรฉmocratique.
ร€ cet รฉgard, la jurisprudence comparรฉe va dans le mรชme sens: le Conseil constitutionnel franรงais a, ร  plusieurs reprises, insistรฉ sur lโ€™exigence de sincรฉritรฉ du scrutin et dโ€™รฉgalitรฉ entre les candidats (notamment dรฉcision nยฐ 2003-468 DC du 3 avril 2003 ; dรฉcision nยฐ 2012-656 DC du 29 fรฉvrier 2012), lesquelles supposent des rรจgles stables et acceptรฉes de tous pour des รฉlections libres, transparentes et honnรชtes selon les termes de lโ€™article 1.b du PROTOCOLE A/SP1/12/01 SUR LA DEMOCRATIE ET LA BONNE GOUVERNANCE ADDITIONNEL AU PROTOCOLE RELATIF AU MECANISME DE PREVENTION, DE GESTION, DE REGLEMENT DES CONFLITS, DE MAINTIEN DE LA PAIX ET DE LA SECURITE.
La charte africaine de la dรฉmocratie, des รฉlections et de la bonne gouvernance de 2007 aborde รฉgalement cette exigence ร  travers ses article 10, 13 et 39 qui invoquent le consensus national et le dialogue national pour les rรฉvisions ou processus dโ€™amendement.
Dรจs lors, une question sโ€™impose : une modification รฉlectorale doit-elle occulter les principes cardinaux qui gouvernent toute son essence ?
Cโ€™est dans ce contexte que la proposition de loi modifiant les articles L.29 et L.30 du Code
รฉlectoral appelle une analyse rigoureuse, tant au regard de sa mรฉthode que de ses implications juridiques.
ร€ lโ€™analyse, elle soulรจve trois pรฉrils majeurs : une rupture avec le principe du consensus, une lรฉgistique imprudente, un soupรงon lรฉgitime de loi_ad personam, une insรฉcuritรฉ juridique frontale et une remise en cause de lโ€™รฉquilibre institutionnel.

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Le droit รฉlectoral sรฉnรฉgalais repose sur une tradition consolidรฉe de dialogue politique, hรฉritรฉe notamment des concertations nationales ayant abouti au Code รฉlectoral consensuel de 1992 et des textes rรฉgionaux. Ce cadre a permis dโ€™assurer la lรฉgitimitรฉ des rรจgles du jeu รฉlectoral et de prรฉvenir les contestations post-รฉlectorales.
La dรฉcision du Conseil constitutionnel du 1er octobre 2024 vient renforcer cette exigence en รฉrigeant le consensus en condition du bon fonctionnement du processus dรฉmocratique. En subordonnant certaines modalitรฉs รฉlectorales ร  un ยซ large consensus ยป, le juge constitutionnel consacre implicitement un principe gรฉnรฉral structurant du droit รฉlectoral sรฉnรฉgalais.
Or, la proposition de loi en cause sโ€™inscrit en dehors de toute dรฉmarche concertรฉe. Elle renvoie plutรดt en une loi de circonstance. Initiรฉe dans un cadre strictement parlementaire, sans dialogue
inclusif avec les acteurs politiques et institutionnels, elle rompt avec cette exigence fondamentale. Une telle approche est difficilement conciliable avec les standards
constitutionnels dรฉgagรฉs par le juge.

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Au plan technique, la proposition de loi prรฉsente plusieurs insuffisances. Le recours ร  une รฉnumรฉration imprudente des infractions expose la norme ร  des lacunes et ร  des incohรฉrences, en excluant potentiellement des comportements pourtant contraires ร  lโ€™exigence de probitรฉ publique.
Le nouveau texte abroge lโ€™ancien article L.29 et lui substitue une liste fermรฉe de 15 infractions entraรฎnant inรฉligibilitรฉ : du vol ร  lโ€™abus de biens sociaux, jusquโ€™au trafic de migrants. Lโ€™alinรฉa final verrouille tout : ยซ Aucune condamnation, liรฉe ร  une infraction non mentionnรฉe [โ€ฆ] ne peut empรชcher lโ€™inscription ยป
Lโ€™รฉnumรฉration des infractions est imprudente, car faire une liste, cโ€™est crรฉer des trous. Des
infractions non citรฉes mais tout aussi graves disparaissent du radar รฉlectoral.
En outre, certaines incriminations, telles que lโ€™enrichissement illicite, appellent une articulation rigoureuse avec les dispositions du Code pรฉnal, notamment celles relatives ร  leur rรฉgime juridique. Lโ€™absence de coordination normative fragilise la soliditรฉ de lโ€™ensemble.
Lโ€™omission mรชme du contumax cette dรฉfiance ร  lโ€™obligation de comparaitre ou encore de
certaines infractions comme la diffamation posent de sรฉrieux problรจmes de prรฉrogative pรฉnale du lรฉgislateur
La rรฉforme procรจde รฉgalement par substitution plutรดt que par intรฉgration cohรฉrente dans lโ€™architecture du Code รฉlectoral. Or, la qualitรฉ de la loi, exigence reconnue par la jurisprudence
constitutionnelle, suppose clartรฉ, intelligibilitรฉ et cohรฉrence (Conseil constitutionnel franรงais, dรฉcision nยฐ 2005-512 DC du 21 avril 2005).
Lโ€™รฉcriture de la proposition de loi comporte ainsi une incohรฉrence interne, la loi sโ€™auto-contredit et cโ€™est la dรฉfinition dโ€™une mauvaise lรฉgistique.

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La structuration de la rรฉforme, notamment ร  travers lโ€™introduction dโ€™une liste limitative
dโ€™infractions entraรฎnant lโ€™inรฉligibilitรฉ, soulรจve la question de lโ€™impersonnalitรฉ de la loi. En
substituant ร  une approche gรฉnรฉrale une รฉnumรฉration ciblรฉe, le lรฉgislateur opรจre un tri dont les effets apparaissent aisรฉment individualisables.
Or, conformรฉment ร  une jurisprudence constante, la loi doit รชtre gรฉnรฉrale et abstraite. Le Conseil constitutionnel franรงais a censurรฉ des dispositions prรฉsentant un caractรจre manifestement individuel (dรฉcision nยฐ 82-141 DC du 27 juillet 1982). Une rรฉforme รฉlectorale ne saurait, sans porter atteinte ร  lโ€™รฉgalitรฉ entre les citoyens, produire des effets diffรฉrenciรฉs visant implicitement des situations particuliรจres.
Par ailleurs, cette reconfiguration intervient dans un contexte politique donnรฉ, ce qui renforce le soupรงon dโ€™une loi orientรฉe dans ses effets.
De faisceau dโ€™indices montre le caractรจre dโ€™une loi ad personam car le texte surgit aprรจs des condamnations trรจs mรฉdiatisรฉes et avant des รฉchรฉances dรฉcisives de 2027 et 2029, la
combinaison de ยซ liste restrictive et lโ€™effet rรฉtroactif ยป lรจve des inรฉligibilitรฉs ciblรฉes, tout en maintenant dโ€™autres, le seuil calibrรฉ de ยซ peine supรฉrieure ร  un mois ยป ne correspond pas dโ€™un quantum par hasard, mais plutรดt ร  des cas dโ€™espรจce connus.
Une telle dรฉmarche est incompatible avec lโ€™exigence de neutralitรฉ du droit รฉlectoral, elle constitue un prรฉcรฉdent dangereux, si cette loi passe, le message est clair : la majoritรฉ du jour peut tailler le Code รฉlectoral aux mesures de ses leaders. Demain, une autre majoritรฉ le retaillera en sens inverse. De lร , le Code รฉlectoral nโ€™est plus le pacte rรฉpublicain, il devient une arme.
Face ร  un tel risque constitutionnel, le Conseil constitutionnel a les moyens de la censurer au regard de sa dรฉcision nยฐ1/C/2005 du 23 avril 2005, dans laquelle, une loi dโ€™amnistie dรฉguisรฉe en mesure gรฉnรฉrale a รฉtรฉ invalidรฉe pour caractรจre ยซ ad hominem ยป. Ce texte coche les mรชmes cases.

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Lโ€™article 2 de la proposition est la bombe ร  retardement : ยซ Les dispositions [โ€ฆ] sont รฉgalement applicables aux cas dโ€™inรฉligibilitรฉ prononcรฉs ou survenus antรฉrieurement ยป ; il constitue une violation de la sรฉparation des pouvoirs, car une inรฉligibilitรฉ prononcรฉe ou tirรฉe des consรฉquences dโ€™une dรฉcision de justice dรฉfinitive, est une situation juridique consommรฉe. Elle a ยซ autoritรฉ de la chose jugรฉe ยป. En lโ€™effaรงant rรฉtroactivement, le lรฉgislateur se fait juge dโ€™appel.
Lโ€™article 88 de la Constitution, qui consacre la sรฉparation des pouvoirs, est piรฉtinรฉ.
La proposition de loi soulรจve รฉgalement de sรฉrieuses rรฉserves au regard du principe de sรฉcuritรฉ juridique, corollaire de lโ€™ร‰tat de droit. En prรฉvoyant une application aux situations antรฉrieures, elle introduit une forme de rรฉtroactivitรฉ qui modifie les effets juridiques de dรฉcisions judiciaires
dรฉjร  intervenues.
Or, si le principe de rรฉtroactivitรฉ in mitius est admis en matiรจre pรฉnale, son extension implicite au champ รฉlectoral, dans un contexte de compรฉtition politique, doit รชtre strictement encadrรฉe.
La sรฉcuritรฉ juridique, pilier de lโ€™ร‰tat de droit, est un principe universellement reconnu.
La Cour europรฉenne des droits de lโ€™homme (CEDH) insiste sur la nรฉcessitรฉ de garantir la
prรฉvisibilitรฉ des normes dans sa dรฉcision Sunday Times c. Royaume-Uni, 1979.
Le Conseil constitutionnel franรงais a rappelรฉ que le lรฉgislateur ne saurait porter atteinte ร  la sรฉcuritรฉ juridique sans motif dโ€™intรฉrรชt gรฉnรฉral suffisant (dรฉcision nยฐ 99-421 DC du 16 dรฉcembre 1999 ; dรฉcision nยฐ 2013-682 DC du 19 dรฉcembre 2013).
La Cour Constitutionnelle bรฉninoise a invoquรฉ pour la premiรจre fois le principe de sรฉcuritรฉ
juridique dans sa dรฉcision DCC 06-074 du 08 juillet 2006. Ses fondements juridiques sont le prรฉambule et le principe ร  valeur constitutionnelle, le ยซ consensus national ยป. Alors quโ€™รฉtait en cause une rรฉvision de la Constitution initiรฉe par les dรฉputรฉs ร  lโ€™Assemblรฉe nationale sans
lโ€™accord du Gouvernement et malgrรฉ les rรฉsistances dโ€™une partie importante de lโ€™opinion publique, la Cour a estimรฉ que ยซ mรชme si la Constitution a prรฉvu les modalitรฉs de sa propre rรฉvision, la dรฉtermination du peuple bรฉninois ร  crรฉer un ร‰tat de droit et de dรฉmocratie pluraliste,
la sauvegarde de la sรฉcuritรฉ juridique et de la cohรฉsion nationale commandent que toute rรฉvision tienne compte des idรฉaux qui ont prรฉsidรฉ ร  lโ€™adoption de la Constitution du 11
dรฉcembre 1990, notamment le consensus national, principe ร  valeur constitutionnelle ยป. Cโ€™est ainsi que la rรฉvision constitutionnelle dโ€™initiative parlementaire adoptรฉe pour porter de quatre ans ร  cinq ans la durรฉe du mandat parlementaire avec effet rรฉtroactif pour la lรฉgislature en cours a รฉtรฉ invalidรฉe.
En outre, une telle modification constituerait un chaos sur les listes รฉlectorales car ร  10 mois des รฉlections locales, des citoyens radiรฉs hier redeviendraient รฉlecteurs demain. Des mandats dโ€™รฉlus pourraient รชtre contestรฉs sur la base dโ€™une loi nouvelle. La stabilitรฉ du corps รฉlectoral, socle de toute dรฉmocratie, vole en รฉclats. Lโ€™ร‰tat de droit devient un ร‰tat dโ€™alรฉa.
Modifier les conditions dโ€™รฉligibilitรฉ en cours de cycle politique fragilise la stabilitรฉ du cadre รฉlectoral et porte atteinte ร  la lisibilitรฉ du droit applicable.

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Le processus รฉlectoral mobilise un รฉquilibre dรฉlicat entre les diffรฉrents pouvoirs publics. Le lรฉgislateur dรฉfinit les rรจgles, lโ€™exรฉcutif organise les scrutins, et le juge constitutionnel en garantit la rรฉgularitรฉ et la sincรฉritรฉ.
En intervenant de maniรจre unilatรฉrale sur les conditions dโ€™รฉligibilitรฉ, sans sโ€™inscrire dans une dynamique concertรฉe ni tenir compte des รฉquilibres institutionnels, la proposition de loi risque dโ€™affecter ce dispositif. Le Conseil constitutionnel, en tant que rรฉgulateur du jeu รฉlectoral, se
trouve indirectement impactรฉ dans lโ€™exercice de ses missions. On se rappelle depuis quelques
annรฉes le juge constitutionnel, va au-delร  de lโ€™article 2 de la loi organique de 2016 sur le conseil constitutionnel ยซ Conformรฉment aux dispositions des articles 29, 30, 33, 34, 35, 36, 37, 41 de la Constitution, le Conseil constitutionnel reรงoit les candidatures ร  la Prรฉsidence de la
Rรฉpublique, arrรชte la liste des candidats, statue sur les contestations relatives aux รฉlections du Prรฉsident de la Rรฉpublique, des dรฉputรฉs ร  lโ€™Assemblรฉe nationale et des hauts conseillers et en proclame les rรฉsultatsโ€ฆ. ยป. Dans son communiquรฉ du 07 Mars 2024, il annule le report au 15 dรฉcembre 2024 et valide la tenue du scrutin pour le 24 mars 2024, sโ€™alignant sur la date proposรฉe par la prรฉsidence pour respecter le calendrier rรฉpublicain avant la fin du mandat de Macky Sall le 2 avril.
Ainsi, le juge constitutionnel occupe une place centrale, voire incontournable dans le jeu
รฉlectoral, agissant ร  la fois comme acteur principal et arbitre du processus รฉlectoral.
Plus largement, cette initiative interroge sur la place respective des institutions dans la dรฉfinition des rรจgles du jeu dรฉmocratique, lesquelles doivent rester stables, neutres et partagรฉes.

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Une rรฉforme du Code รฉlectoral peut รชtre nรฉcessaire et mรชme souhaitable. Certaines รฉvolutions envisagรฉes, notamment en matiรจre de limitation des dรฉchรฉances รฉlectorales, peuvent sโ€™inscrire dans une dynamique conforme aux standards internationaux de protection des droits politiques.
Toutefois, une telle rรฉforme ne saurait รชtre conduite en dehors des exigences fondamentales qui gouvernent le droit รฉlectoral : le consensus, la sรฉcuritรฉ juridique, la neutralitรฉ et la cohรฉrence
normative.
En sโ€™รฉcartant de ces principes, la proposition de loi apparaรฎt moins comme une amรฉlioration du cadre juridique que comme une reconfiguration contestable des rรจgles du jeu รฉlectoral. Or, dans une dรฉmocratie, les rรจgles ne doivent pas รชtre adaptรฉes aux acteurs, mais sโ€™imposรฉes ร  eux avec
constance et impartialitรฉ.
En rappelant que le fonctionnement du processus รฉlectoral doit reposer sur un large consensus,
le Conseil constitutionnel a tracรฉ une ligne claire. Toute rรฉforme qui sโ€™en รฉcarte fragilise non seulement la norme juridique, mais รฉgalement la confiance des citoyens dans le systรจme dรฉmocratique lui-mรชme.
Le Code รฉlectoral est la charte de notre vivre-ensemble dรฉmocratique. Il ne doit ni venger, ni sauver personne. Il doit protรฉger tout le monde.
Quand la loi devient un costume sur mesure, la Rรฉpublique rรฉtrรฉcit.

Dakar, le 27 avril 2026
Signรฉe par le Comitรฉ exรฉcutif

Ont signeฬ:
Madaour SYLLA, Juriste
Stephane Sacagne Mao NDIONE, Juriste
Mouhamadou Moustapha SY, Juriste
Abdoulaye NGOM, Juriste
Penda DIENG, Politiste
Ronald Christian KANFOUDY, Ingรฉnieur Informatique

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