En ce 14 septembre 2026, l’ombre lumineuse de Cheikh El Hadj Abdou Aziz Sy Daabaax continue de planer sur une nation qui, orpheline de sa présence physique depuis vingt-neuf ans, se nourrit encore de son inextinguible sagesse. La voix qui apaisait le Sénégal s’est tue, mais l’écho de sa miséricorde résonne avec une vitalité intacte. Daabaax, le Généreux, n’était pas seulement un érudit d’une dimension intellectuelle vertigineuse ; il était le rempart moral d’un peuple tout entier, l’horizon pacifique vers lequel convergeaient toutes les âmes égarées lorsque le soleil venait à se coucher et que les ténèbres menaçaient d’engloutir notre espérance.
Héritier spirituel d’El Hadj Malick Sy et de Sokhna Safiatou Niang, porteur du souffle purificateur d’Abdoul Aziz Dabbagh, il a su fondre l’exégèse coranique, la rigueur malikite et la profondeur du soufisme asharite dans un creuset d’amour universel. Sa maîtrise des sciences islamiques n’avait d’égale que son immense humilité, prouvant au monde que le véritable savoir ploie toujours sous le poids de la mansuétude. Lorsqu’il entonnait les chœurs du Mawlid, sa voix singulière ne célébrait pas uniquement la naissance du Prophète ; elle recousait le tissu social, élevait les consciences et rappelait la splendeur du message divin. Son triomphe intellectuel au congrès de La Mecque en 1965 témoigne à jamais que la terre africaine porte en elle des montagnes de lumière, capables de rayonner sur l’ensemble de la Oumma.
Mais c’est dans la fureur des crises que la majesté de Mame Abdou se déployait avec le plus d’acuité. À chaque fois que les vents de la discorde s’élevaient, il se dressait tel un bouclier vivant. Il n’appartenait pas qu’à Tivaouane ou à la seule confrérie Tidjane ; il appartenait à la République, à la paix, à la fraternité humaine. Travailleur acharné de la terre, honoré pour son dévouement agricole, il enseignait que l’élévation spirituelle ne dispense jamais de l’effort terrestre. Ses mains, couronnées par le zikr, savaient aussi manier la charrue pour nourrir les hommes.
Il veillait sur la jeunesse de ce pays comme un jardinier sur de jeunes pousses fragiles, reprenant la prescience de son illustre père : “Ces jeunes sont nos jeunes pousses, arrosons-les avec grand soin, qu’ils grandissent afin que le peuple puisse s’y abriter, et profiter demain de leurs fruits.”
Cette métaphore, je l’ai vécue dans ma chair et dans mon âme. Le jardinier des cœurs ne s’est jamais contenté de prêcher depuis les hauteurs de sa chaire ; il a posé ses mains saintes sur le terreau brûlant de notre histoire. L’année 1988 reste gravée dans nos mémoires comme celle où la fièvre de la grève et de la révolte consumait la jeunesse estudiantine. Alors que le pays vacillait au bord de la rupture, tu n’as pas barricadé les portes de ta demeure face aux cris d’une génération en quête de repères. Au contraire, tu as grand ouvert les bras de la miséricorde.
Je revois encore ce jour mémorable où, m’avançant en tant que dirigeant du Mouvement et porte-parole des étudiants, j’ai eu l’insigne honneur de porter la voix vibrante et angoissée de mes pairs devant ton visage irradiant de paix. Là où d’autres auraient opposé la froideur de la réprimande ou le bâton de l’autorité, tu as offert l’écoute attentive, la sagesse du conseil et cet encouragement inespéré qui ressuscite les espoirs meurtris. Tu as vu en nous ces jeunes pousses que la tempête menaçait de déraciner, refusant de laisser la branche de l’avenir se briser.
Ces instants de grâce ne furent que les prémices d’un dialogue ininterrompu. La terre bénie de Diacksao, ton havre de travail et de dévotion, devint le sanctuaire de nos rencontres ultérieures. Loin des gaz lacrymogènes et du fracas de la rue, à l’ombre de ton aura spirituelle, tu nous as enseigné que la revendication la plus légitime doit toujours puiser sa force dans la responsabilité et l’amour inconditionnel du Sénégal. Tu absorbais le brasier de nos révoltes pour nous restituer la lumière de la maturité.
Toi, Serigne Abdoul Aziz, tu t’es saisi de ta lumière, l’alliant à ta bienveillance pour éclairer les cœurs perdus. Faisant fi de ta propre sécurité, toi qui aimais tant ton prochain, tu étais prêt à éteindre tous les brasiers, quitte à y laisser ta vie pour rejoindre ton Seigneur. Si le Sénégal venait à s’embraser au point de faire pleurer tout le monde, tu aurais avalé ces flammes d’un trait pour nous sauver.
En ce jour d’anniversaire, alors que les ténèbres de l’incertitude guettent souvent notre époque, ton héritage demeure notre boussole incandescente. Par Allah, tu es si bon que tout le monde s’accorde à dire que tu es véritablement, et pour l’éternité, le battement de cœur immortel d’un Sénégal qui refuse de se diviser : Daabaax.
Talla SYLLA




