Parfois, les textes les plus importants ne sont pas ceux qui apportent des réponses, mais ceux qui marquent la fin d’une illusion.Le récent billet de Mohamed Mbougar SARR appartient à cette catégorie. Derrière les formules littéraires, l’ironie mordante et les métaphores animales, se cache un constat politique implacable : le pouvoir issu de la promesse de rupture est en train de décevoir une partie de ceux qui avaient placé en lui les plus grands espoirs.Pendant des années, le PASTEF a bénéficié d’un soutien exceptionnel dans les milieux intellectuels, universitaires et culturels. Beaucoup d’esprits brillants ont vu en Ousmane SONKO Mou Selle mi, l’incarnation d’une alternative historique capable de réconcilier le Sénégal avec l’éthique publique, la souveraineté et la justice sociale. Dans cet élan collectif, les mises en garde étaient souvent perçues comme des attaques hostiles et les critiques assimilées à des positions partisanes.Mais le pouvoir possède une vertu que l’opposition n’a jamais eue : il oblige à rendre des comptes au réel.Et c’est précisément ce réel que Mohamed Mbougar SARR semble aujourd’hui regarder en face.Lorsqu’il écrit que tout lui paraît « médiocre », « sans hauteur » et surtout « sans imagination », il ne critique pas simplement quelques maladresses gouvernementales. Il remet en question la capacité même du régime à porter le projet de transformation qui avait suscité tant d’espérance.Son constat est d’autant plus significatif qu’il ne vient pas d’un adversaire historique du PASTEF. Il émane d’un intellectuel qui, comme beaucoup d’autres, a observé avec sympathie l’émergence d’une force politique présentée comme porteuse d’une nouvelle culture du pouvoir.Or, ce qu’il décrit aujourd’hui est tout autre chose : des querelles d’ego, des règlements de comptes, des blocages institutionnels, une atmosphère de confrontation permanente et une machine étatique qui semble absorbée par ses propres conflits.La phrase la plus lourde de sens demeure sans doute celle-ci :« Ce mandat est déjà quasi-perdu. »C’est un verdict politique extrêmement sévère.Il signifie que le temps consacré aux rivalités internes, aux procès, aux révélations et aux contre-révélations est du temps perdu pour les urgences économiques, sociales et éducatives du pays.
Plus encore, M SARR pose une question fondamentale : où est passée l’imagination politique qui devait distinguer le nouveau pouvoir de ses prédécesseurs ?Car la rupture ne se proclame pas ; elle se démontre.Elle ne se mesure pas au nombre de discours, mais à la capacité de produire des résultats, d’apaiser les tensions et d’élever le débat public.À la lecture de son texte, une évidence s’impose : l’écrivain semble découvrir que la conquête du pouvoir n’est pas la révolution annoncée. L’exercice du pouvoir révèle des faiblesses, des contradictions et parfois des travers que l’opposition avait longtemps dénoncés chez les autres.Cette prise de conscience n’est pas un échec pour l’intellectuel. Au contraire, elle honore sa fonction.Le véritable intellectuel n’est pas celui qui accompagne éternellement un camp. C’est celui qui conserve sa liberté critique même lorsque la réalité vient contredire ses propres espérances.Le texte de Mohamed Mbougar Sarr ressemble ainsi au réveil d’une partie de l’intelligentsia sénégalaise qui avait cru que l’arrivée du PASTEF au pouvoir suffirait à résoudre les impasses de notre vie politique.Le réveil est rude.Il révèle qu’aucun parti n’est immunisé contre les dérives du pouvoir, qu’aucun leader n’échappe aux exigences de la gouvernance et qu’aucune promesse de rupture ne vaut dispense de résultats.L’histoire jugera le régime actuel sur ses réalisations. Mais déjà, les premiers doutes émergent parmi ceux-là mêmes qui avaient porté les plus grandes espérances.Et lorsque les intellectuels commencent à exprimer publiquement leur désillusion, ce n’est pas seulement un signal politique.C’est souvent le signe qu’une époque est en train de changer.
Professeur Samba B GUISSE
