Après un silence observé depuis l’installation du nouveau régime, Talla SYLLA, Président du parti JËF JËL, analyse pour “Sursaut Républicain” la situation politique nationale. Entre la “réinitialisation” de l’administration, l’arrestation de journalistes et les tensions au sommet de l’État, il livre un diagnostic sans concession et alerte sur les risques d’une “spirale répressive”.
Propos recueillis par la Rédaction.
APRÈS UN MOMENT DE SILENCE, VOUS REVENEZ SUR LA SCÈNE MÉDIATIQUE. POURQUOI MAINTENANT ?
Ce n’est pas un retour médiatique, c’est une prise de responsabilité citoyenne. JËF JËL n’est pas un parti qui recherche la lumière pour exister.
Comme beaucoup de Sénégalais, nous avons observé, par décence républicaine, le nouveau régime. Nous lui avons laissé le temps nécessaire, “l’état de grâce”, pour poser les fondements de son action.
Mais “maintenant”, comme vous dites, l’état de grâce est terminé. Et il est terminé non pas à cause de l’opposition, mais à cause du pouvoir lui-même.
Regardez : le Sénégal fait aujourd’hui face à un auto-blocage par arrogance. Si l’administration est paralysée, ce n’est pas une fatalité. C’est la conséquence d’un choix politique orgueilleux : celui de la “réinitialisation” là où une simple “mise à jour” suffisait.
Ce régime n’a pas hérité d’un État en panne, mais d’une administration fonctionnelle. Pourtant, par pur orgueil idéologique, il a préféré le symbole de la “table rase” au pragmatisme de l’amélioration, sacrifiant l’efficacité au mépris de la continuité du service public. On ne formate pas un appareil qui marche. On le fait seulement quand on ne sait pas s’en servir.
Le résultat concret de ce “reset” arrogant ? Les dossiers sont en attente et les citoyens trinquent, victimes d’un régime qui, en voulant prouver sa rupture, n’a réussi qu’à prouver son impréparation.
À cela s’ajoute le fait que les priorités sont inversées. Alors que les Sénégalais souffrent de l’inflation et des tensions sociales – le “Niakhtou” – la réponse du Gouvernement est un meeting partisan. Le “Téra meeting” est un autre signal inquiétant : celui d’un pouvoir qui semble plus préoccupé par la mobilisation de son parti que par la gestion des urgences de la Nation. Ma lettre ouverte au Président de la République visait à l’alerter sur ce décalage dangereux.
JUSTEMENT, L’ACTUALITÉ BRÛLANTE DE CE 29 OCTOBRE EST L’ARRESTATION DES JOURNALISTES MAIMOUNA NDOUR FAYE ET BABACAR FALL. QUELLE EST VOTRE POSITION ?
C’est la preuve factuelle de ce que j’avance et le franchissement d’une ligne rouge.
Jëf Jël / Jàmm ak Naatange a appris avec consternation et colère l’arrestation des journalistes de 7TV et de la RFM, dont Maimouna Ndour Faye et Babacar Fall. Leur seul “crime” est d’avoir fait leur travail en interviewant Madiambal Diagne.
C’est une dérive autoritaire grave qui montre la fébrilité et la peur panique du pouvoir face au débat contradictoire. Le journalisme n’est pas un délit. Invoquer l’article 80 pour une simple émission est un prétexte fallacieux pour museler toute voix discordante.
Cette offensive prouve que le régime, incapable de répondre aux urgences sociales, choisit la répression comme boussole.
Face à cela, JËF JËLl :
Exige la libération immédiate et inconditionnelle de tous les journalistes arrêtés;
Exprime sa solidarité totale avec la presse;
Appelle solennellement toutes les forces vives de la Nation à faire front commun pour arrêter cette spirale répressive.
La République est en danger, levons-nous pour la sauver.
C’est une dérive autoritaire grave qui montre la fébrilité et la peur panique du pouvoir face au débat contradictoire. Le journalisme n’est pas un délit.
L’OPPOSITION SEMBLE AUSSI SORTIR DE SON MUTISME EN APPELANT À LA MOBILISATION. COMMENT L’EXPLIQUEZ-VOUS ?
Je l’explique très simplement : c’est le pouvoir qui a réveillé l’opposition.
Quand vous êtes au Gouvernement et que votre première grande manifestation publique n’est pas une annonce de mesures sociales fortes, mais un meeting politique aux allures de campagne, vous ouvrez vous-même la porte à la confrontation politique.
L’opposition ne fait que s’engouffrer dans la brèche ouverte par le Premier Ministre. Le “Téra meeting” a agi comme une provocation politique qui a légitimé, en retour, une réponse politique de l’opposition. Le Gouvernement a choisi la politique partisane, il récolte la politique de la tension. C’est une conséquence logique, mais regrettable pour le pays qui attendait autre chose.
COMMENT APPRÉCIEZ-VOUS L’OPPOSITION SÉNÉGALAISE ? QUELLE DEVRAIT ÊTRE SON ATTITUDE FACE À CE POUVOIR ?
L’opposition est plurielle. Son rôle n’est pas de souhaiter l’échec du Gouvernement, car c’est le Sénégal qui échouerait.
Cependant, son devoir impératif est d’être le miroir des attentes déçues et le gardien des institutions. Face à ce pouvoir, l’attitude de l’opposition doit être ferme sur deux points :
La Dénonciation : Elle doit refuser la confusion entre l’État et le Parti. L’administration ne doit pas être au service d’un projet partisan.
L’Ancrage social : Elle doit constamment ramener le débat aux vrais problèmes : le coût de la vie, l’emploi, la justice.
Elle doit être une opposition exigeante sur les résultats et intraitable sur les principes de la République et la cohésion nationale.
ET VOTRE PARTI, JEF JEL, QUEL RÔLE ENTEND-IL JOUER ?
JËF JËL jouera le rôle qu’il a toujours tenu : celui d’un pôle d’équilibre, de responsabilité et de vigilance. Notre slogan même, “Jàmm ak Naatange” (La Paix et la Prospérité), définit notre mission.
Nous ne sommes ni dans la polarisation excessive, ni dans la complaisance.
Notre rôle est celui de sentinelles de la cohésion nationale. Quand le pouvoir privilégie son camp et que l’opposition répond par une mobilisation frontale, notre devoir est de rappeler que l’intérêt supérieur de la Nation est au-dessus de cette mêlée. Nous sommes une force de proposition et d’apaisement, mais une force exigeante et intraitable sur les intérêts du peuple.
LES TENSIONS ENTRE LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ET LE PREMIER MINISTRE SEMBLENT RESSURGIR. N’EST-CE PAS UN RISQUE POUR LE SÉNÉGAL ?
C’est un risque immense. Le Sénégal n’a pas les moyens d’avoir deux têtes au sommet de l’Exécutif avec deux agendas divergents.
Ma lettre ouverte a été volontairement adressée au Président Bassirou Diomaye FAYE. Il est le Chef de l’État, le garant de l’unité nationale et de la stabilité des institutions, élu par tous les Sénégalais.
Le Premier Ministre, lui, est le chef du Gouvernement, mais aussi le chef d’un parti. Le “Téra meeting” donne l’impression qu’il agit plus en chef de parti qu’en chef de Gouvernement.
Cette situation crée de la confusion. L’État ne peut pas fonctionner si le Gouvernement donne l’impression de poursuivre un agenda partisan distinct de l’agenda national incarné par le Président. Le risque est la paralysie de l’action publique et une instabilité institutionnelle dont les Sénégalais seront les premières victimes.
L’avenir de ce tandem dépendra d’une seule chose : leur capacité à faire la distinction entre le ‘Projet’ et l’État. S’ils gouvernent le Sénégal comme ils dirigeraient un parti politique, ils iront droit à l’échec.
COMMENT VOYEZ-VOUS L’AVENIR DU TANDEM DIOMAYE-SONKO ?
L’avenir de ce tandem dépendra d’une seule chose : leur capacité à faire la distinction entre le “Projet” (leur vision partisane) et l’État (le bien commun).
S’ils continuent de confondre les deux, s’ils gouvernent le Sénégal comme ils dirigeraient un parti politique, ils iront droit à l’échec.
Le Président Diomaye FAYE doit pleinement exercer sa fonction de Président de tous les Sénégalais et s’assurer que l’action du Gouvernement, dirigé par Ousmane SONKO, répond aux priorités de la Nation et non aux priorités d’un agenda partisan. S’ils n’y parviennent pas, le tandem implosera sous le poids de ses propres contradictions, au détriment du Sénégal.
ENTRE LE “TERA MEETING” DE SONKO ET L’APPEL AU “NIAKHTOU NATIONAL” DE L’OPPOSITION, NE REDOUTEZ-VOUS PAS LE PIRE LE 8 NOVEMBRE PROCHAIN ?
Je redoute surtout cette polarisation excessive. C’est une escalade dangereuse.
D’un côté, une démonstration de force partisane (le Téra meeting) qui sonne comme une provocation. De l’autre, une manifestation (le Niakhtou national) qui capitalise sur une tension sociale bien réelle.
C’est l’étincelle et la poudrière.
La responsabilité première incombe à ceux qui détiennent le pouvoir d’État. On ne peut pas diriger un pays en soufflant sur les braises. Le Premier Ministre ne peut pas agir comme un chef de parti un jour et demander l’unité nationale le lendemain.
J’en appelle solennellement au calme, mais surtout au sens des responsabilités du Gouvernement. Qu’il retire l’allumette. Qu’il gouverne pour tous les Sénégalais. Le Sénégal a besoin de “Jàmm” (Paix), pas d’une surenchère politique qui peut nous mener au pire.
© Sursaut républicain – Tous droits réservés – 29 Octobre 2025
